Le Canard Enchaîné - 12.10.06
Pas si cool la coloc' !
Très prisée des d'jeunes pour des raisons économiques évidentes, la colocation peut réserver des surprises qui le sont moins.
Déjà bourlingueuse de la colocation à seulement 26 ans, Carole avait presque oublié ce Guillaume avec qui elle avait cohabité un temps à Paris. Alors, fraîchement diplômée en psycho, elle y avait décroché son premier boulot. «Je ne sais pas comment font les gens normaux. Moi, avec 1400 euros net par mois, la coloc', c'était une évidence.» Mais, très vite, la psy en herbe trouve un poste en Alsace, sa région natale. Elle rédige alors une gentille lettre à son propriétaire pour lui donner son congé, avec préavis et tutti quanti. Puis prend ses cliques et claque la porte. Durée totale de la cohabitation : quatre mois. Elle laisse un mot à Guillaume, avec qui elle ne s'entendait pas si bien que ça. Autant dire que celui qui partagea son 50m2 du Marais à 900 euros charges comprises était bien enfoui au rang des souvenirs insignifiants de son cortex. «Ça faisait un an que j'étais partie et voilà que je recois une lettre de l'avocat de mon ancien propriétaire me réclamant la somme de 10000 euros!» En gros l'équivalent de un an de loyer... que le fameux Guillaume avait décidé de ne plus payer. De quoi mettre KO le cliché de la coloc' où «tout le monde il est beau», façon «Friends» et ses insouciants postados.
Solidaire des autres même quand on a quitté le nid
Branle-bas de combat, elle contacte un avocat, qui lui signifie qu'elle ne peut rien faire. Et pour cause, Carole et Guillaume avaient signé une clause de solidarité. Une pratique désormais d'usage qui garantit au propriétaire des lieux qu'en cas d'impayés les signataires sont solidaires. Or Carole était à mille lieues d'imaginer que donner son congé ne la déchargeait pas de cette ruineuse solidarité. «Même si vous donnez votre congé, vous restez tenu au paiement du loyer. Mais aussi des charges et des dégradations locatives jusqu'au terme du bail, avertit Cyril Sabatié, de la Fnaim (Fédération nationale de l'immobilier). La seule solution est d'obtenir du bailleur un nouveau bail ou la substitution du titulaire du bail par un autre.» Côté caution, même motif, même punition : le «cautionneur» - papa-maman le plus souvent - reste tenu à ses obligations jusqu'à l'élaboration d'un nouveau contrat. Même si le rejeton a quitté le nid collectif. Côté assurance, c'est bien différent. Vindhya, étudiant en école de commerce, est à Lyon pour un an de stage. «On vit à cinq mais seuls deux sont sur le bail, ce sont eux qui ont souscrit I''assurance habitation.» Avis à la chic bande, c'est une mauvaise idée, l'assureur, lui, ne partage pas. Si le local est couvert dans sa globalité, seuls les meubles des souscripteurs seront dédommagés. L'idéal est donc que chacun figure sur le contrat d'assurance. «On a même vu des compagnies d'assurances ne prendre en charge que la moitié ou le tiers du sinistre en cas de colocation à deux ou trois», déplore Cyril Sabatié.
Et la coloc' a beau grimper jusqu'à atteindre 10 % des logements dans les grandes agglomérations, elle reste assortie d'un superbe vide juridique. Côté propriétaires, avec la clause de solidarité qu'ils s'empressent de faire signer, ils n'ont pas trop à s'inquiéter. Pour les colocataires, c'est une autre affaire. Maître Catherine Beurton, avocate spécialiste de l'immobilier, réfléchit justement à l'élaboration d'une convention régissant les rapports entre ces partageurs d'appartements. «Quand un colocataire part, s'il veut récupérer sa garantie, puisque rien n'est réglementé, il peut décider de se faire justice lui-même et compenser le montant en ne payant pas le loyer.» Et si celui qui partage votre frigo décide de se la jouer Basquiat sur les murs de sa chambre avant de vous planter là, c'est aussi pour votre pomme. «Ceux qui restent doivent remettre l'appartement en état. Dans une colocation chacun est débiteur des agissements des autres.»
La coloc' a la peau dure à cause de l'intérêt financier
Et, pour en finir avec cet hypothétique maelstrôm, «si, en brûlant une bougie, l'un met le feu à sa chambre, tous les colocataires sont responsables». Voilà qui fait furieusement envie. Mais, crise du logement oblige, la colocation a la peau dure. Les loyers ayant augmenté en moyenne de 5,5 % tous les ans depuis 2000, se loger coûte souvent un bras, si ce n'est les deux. Les 180 000 colocataires officiellement déclarés que dénombre l'Insee sont, pour la plupart, de pragmatiques nécessiteux. Surtout quand on sait que le prix au mètre carré est inversement proportionnel à la taille de la surface louée. «D'un quatre-pièces à un studio, le prix baisse de moitié, souligne Frédéric de Bourguet, auteur de "La Colocation, mode d'emploi pratique et juridique" (Ed. Vuibert) et heureux créateur du site Colocation.fr. En moyenne, sur toute la France, les studios sont à 11 euros par mètre carré. Pour un T4 on tombe à 6 euros.» Presque du simple au double. Le compte est bon, et l'intérêt financier indiscutable. C'est ainsi que 20% des 15-44 ans ont déjà donné dans le partage de leur espace vital. Et pour les deux tiers la motivation est à chercher dans la hausse des loyers.
D'autant que les propriétaires, naguère frileux, commencent à y voir quelques avantages. Comme celui d'augmenter plus fréquemment le loyer au terme de chaque occupation. Les colocations ayant une durée de vie de 3,5 ans en moyenne contre 10 ans pour les locations type couple avec enfants installés, les loueurs se détendent. Voir l'enquête menée en 2004 par la revue «PAP» : 38% se déclarent prêts à louer un logement en colocation. En 2002, il n'étaient que 29%.
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