Question Psycho - 12.02.07
Colocation : pour ne plus vivre seule
Partager un appartemenf ou une maison à deux, frois ou plus, et ainsi imiter les situations vécues par ies heros de "Friends" ou de "L'auberge espagnole", ce n'est plus uniquement de la fiction. Alors que ies loyers ne cessent d'augmenter, la colocation est aujourd'hui davantage qu'un simple phénomène de mode permettant de frouver aisément un toi : c'est une solution de plus en plus pratiquée ef désirée par des classes de populations diverses. Pourquoi faire ce choix? Qu est-ce qu'une colocation peuf apporter à ses membres, et quels sonf les pièges à éviter? Analyse d un modèle de vie en plein essor...
Vincent Guilloux est psychologue clinicien, coach et psychothérapeute d'orientation cognitive et comportementale. II est Ie fondateur du Cabinet Euthyma et du site Internet www.euthyma.com. II est également coauteur, avec Frédéric de Bourguet, du Guide de la Colocation (seconde édition à paraitre prochainement chez Vuibert).
La colocation n'est certes pas une chose nouvelle. Très en vogue dans les pays anglo-saxons, elle n'a gagné de l'intérêt en France que depuis une dizaine d'années. Marginal et essentiellement parisien à ses débuts dans Ie pays, Ie phénomène a fini par se généraliser et devenir extrêmement populaire et attrayant, au point de faire les choux gras des scénarios de séries ou de films et même des émissions de télé-réalite avec Loft Story ou Les Colocataires. Effet de mimétisme ou non, il touche de nos jours toujours plus de monde et ce dans la plupart des grandes villes. On trouve bien sur au premier plan les jeunes, dont une moitie a déjà connu, connaît ou aimerait connaitre la vie en colocation. Mais ce ne sont pas les seuls. L'eldorado des étudiants fauchés est devenu Ie paradis des cadres branchés. Aujourd'hui, près d'une personne âgée de 15 à 45 ans sur cinq est concernée, et désormais, jeunes actifs, mères célibataires et anciens expatriés n'hésitent pas à opter pour la colocation. Elle a même Ie vent en poupe chez les seniors, les 35-49 ans représentant près du tiers des clients depuis trois ans!
La colocation crée de nouvelles habitudes de vie en société...
Le succès actuel de la colocation s'explique par plusieurs causes, indique Vincent Guilloux, psychologue clinicien cognitiviste et coauteur du Guide de la Colocation : «il y a des causes liées aux personnes, des causes liées au marché, et d'autres liées à l'accès à l'information, qui a été facilitée par la mise en place de sites Internet et de moyens modernes pour trouver plus simplement les offres et les demandes de colocations.»
Toutes les semaines, les soirées du Jeudi de la Colocation, organisées par les fondateurs de sites spécialisés en la matière (comme Colocation.fr), permettent ainsi aux candidats à la colocation et aux colocataires eux-mêmes de se rencontrer, verre a la main, dans la bonne humeur la plus totale. A ceux qui le souhaitent, Vincent Guilloux, donne des conseils sur la manière de faciliter l'entrée en colocation et de s'y maintenir dans les meilleures conditions relationnelles : «il y a beaucoup de questions qui tournent autour du choix du colocataire. On cherche aussi à savoir comment communiquer avec ces inconnus de manière à ce qu'ils deviennent justement moins inconnus, comment fonder une colocation qui tienne.» Nous y reviendrons.
Un mode de vie idéal?
Au regard des records de fréquentation de ce genre de soirées, mais aussi du nombre de petites annonces proposant des partages d'appartements dans les journaux, on visualise mieux l'attrait de la colocation. «Le monde urbain a exacerbé, selon la démographe Denise Arbonville, la notion du chacun chez soi. Maintenant, on vit longtemps chez ses parents ou tout seul, trop seul, d'où l'intérêt nouveau que suscite la colocation, ce principe qui permet à des adultes de revivre ensemble.» Cette attirance pour la vie en communauté est évidemment liée aux problèmes pour trouver un logement et au coût de l'habitat. Gagner de l'espace et du confort tout en dépensant moins n'a jamais contrarié les colocataires. Mais derrière l'argument financier se cachent d'autres raisons car, comme le dit Frédéric de Bourguet, fondateur du site Colocation.fr, «la volonté de vivre en communauté a bel et bien dépassé l'aspiration purement économique».
On peut par exemple y voir une peur, une anxiété de l'hyper-moderne solitude. «Vivre seul sans mes parents m'angoissait terriblement», se souvient André, étudiant de 22 ans, qui a choisi la colocation pour «avoir quelqu'un à qui dire bonsoir en rentrant des cours». Il reconnaît qu'avec le groupe qui l'entoure chez lui, il n'a pas le temps de déprimer. «Même si nos rapports sont parfois distants, le simple fait de savoir mes colocataires présents suffit à me rassurer», renchérit-il.
On peut lire aussi dans le boom de la colocation une sorte de désir de récréer un cocon familial, une fratrie, même s'il y a des différences. «Dans la famille, les règles du jeu sont souvent implicitement partagées, puisqu'on y baigne depuis la naissance», explicite Vincent Guilloux. «Quand on arrive dans un groupe constitué, ce qui nous paraissait évident ne l'est plus du tout. Il faut donc être explicite sur les points importants. De plus, on ne partage pas les mêmes choses que l'on soit en famille ou en colocation. Le partage du territoire est différent, l'affectivité n'est pas la même, la colocation n'est pas faite pour durer, les projets de vie entre colocataires sont limités à quelques mois voire deux ou trois ans maximum, ce qui n'empêche pas les liens qui se tissent de perdurer par la suite.»
Vincent Guilloux Psychologue clinicien cognitiviste
«En colocation, il faut savoir rester à l'écoute des attentes et des besoins de chacun»
Pour quels motifs opte-t-on pour la colocation?
Les futurs colocataires ont plusieurs motivations pour envisager la colocation. Certains supportent mal d'être seuls et souhaitent vivre avec quelqu'un, être en coprésence dans son appartement, parce que cela rassure. D'autres, différemment, ont envie de vivre à plusieurs au sein d'une colocation conviviale. Ce choix de vie est souvent contraint par des raisons économiques, ou à cause de la rareté des logements disponibles. Ainsi, la colocation peut être en même temps une obligation et un plaisir. Au-delà du monde étudiant, ce mode s'étend aussi à d'autres milieux socioculturels ou professionnels. On trouve ainsi des colocataires plus âgés, des personnes actives comme i'exemple d'un père de famille qui, travaillant quelque temps loin de chez lui, opte pour cette solution. On peut également voir aujourd'hui des colocations qui se créent autour de critères comme l'orientation sexuelle ou la situation familiale des personnes - monoparentale, par exemple.
A quoi tient une bonne colocation? Qu'est-ce qui est le plus important?
Une bonne colocation nécessite du dialogue, ce qui peut paraître évident! Ce qui l'est moins, c'est la qualité du dialogue à mettre en œuvre au sein d'une colocation. Les gens sont souvent soit trop dans leurs évidences, soit trop dans les généralités. Ils s'imaginent que les autres ont les mêmes attentes et besoins qu'eux-mêmes, ce qui est rarement le cas. On est pratiquement en situation interculturelle dès lors qu'on est en présence d'inconnus. Il faut donc faire attention aux évidences, échanger de l'information par des questions précises sur les manières de procéder dans telle ou telle situation, par exemple sur l'organisation des tâches et l'accueil des personnes extérieures à la colocation (amis, petit ami). Le plus important, c'est le respect de soi et celui des autres. Pour être plus disponible au dialogue, il faut apprendre à gérer ses émotions et à prendre du recul. Chacun doit être à l'écoute des attentes et des besoins, et cela de manière répétée. Il est primordial de pouvoir mettre à jour régulièrement ce que l'on croit savoir de l'autre et de ses attentes. Quand nous détectons une dérive, il devient alors naturel de la réguler en rappelant éventuellement la règle du jeu acceptée au départ avec la Charte du Colocataire, ou les règles du jeu explicitées lors de dialogues et qui pourront, selon l'expérience, être révisées en cours de route d'un commun accord.
Que peut apporter concrètement une colocation?
La colocation est l'occasion de développer des capacités fondamentales qui sont de percevoir les choses plus proches de ce qu'elles sont, de s'adapter aux autres, d'apprendre, de faire évoluer la situation si nécessaire. La colocation peut être un tremplin vers une maturité fondée sur l'empathie (capacité à percevoir que l'autre est en difficulté) et sur la coopération (capacité à mettre en commun nos ressources affectives et psychologiques pour trouver des solutions à un problème donné). Ce qui est très difficile dans notre société, c'est de passer d'un esprit de compétition, donc de la recherche d'une prise de contrôle sur l'autre, à la coopération, c'est-à-dire au partage du contrôle face aux événements ou aux difficultés. La colocation est une situation qui sollicite le développement de cet esprit de coopération. Elle peut aussi, pour les plus jeunes, constituer un rite de passage entre l'adolescence et l'âge adulte, préparant au renouveau de l'après colocation. La colocation est aussi l'occasion de faire une expérience interculturelle. On y côtoie des personnes différentes de nous, parfois issues d'autres régions, d'autres cultures, ayant d'autres manières d'envisager la vie. Apprendre à gérer les différences et à dépasser nos stéréotypes est si important. C'est une situation où l'on peut pleinement s'exercer à gagner en autonomie, en esprit critique, à transformer nos préjugés en hypothèses pour les mettre à l'épreuve des faits face à la réalité de l'autre... et à notre réalité en sa présence.
Enfin, la colocation s'impose d'elle-même à tous ceux qui éprouvent un besoin d'échange, une envie de partager une expérience de vie avec d'autres. Il faut préciser qu'il existe deux types de colocations : la colocation hôtelière, un accord de cohabitation où l'on a tout de même un minimum d'échanges nécessaires pour l'organisation du lieu, de la colocation, au niveau des finances ou du ménage ; et les colocations où, comme précisé ci-dessus, les personnes souhaitent des relations plus conviviales, voire amicales ou communautaires. Ce sont ces dernières qui impliquent d'avoir des affinités en ce sens et de partager un style de vie compatible.
Règles de savoir vivre ensemble
Vivre en colocation semble en apparence facile, mais il faut pour espérer la maintenir en l'état s'imposer des règles strictes. La colocation implique, précise Michel Fize, sociologue au CNRS, «une discipline communautaire plus contraignante que pour un couple homme-femme, par exemple, où la répartition des corvées s'effectue sur la base des traditions et des sentiments». Mieux vaut donc instaurer dès le départ un formalisme, sous forme, pourquoi pas, d'un règlement intérieur, précisant les tâches et les devoirs des colocataires et permettant de gérer les petits soucis du quotidien. Ces derniers ne peuvent en effet être parfaitement résolus que si on les a anticipés. D'où la nécessité d'échanger en amont l'information, de se renseigner le plus souvent possible sur les façons d'agir et de penser de chacun, avant de devoir en arriver à des querelles pour savoir qui n'a pas fait le ménage dans la pièce alors que c'était son tour ou qui s'est accaparé une étagère de trop dans le sacro-saint réfrigérateur déjà plein à craquer. Cette notion de dialogue, d'in- formation est la base même d'une bonne colocation. «Il faut avant tout s'interroger, se parler en étant précis, en contextualisant, en étant clair sur les besoins et les attentes de l'ensemble des personnes présentes. Il convient aussi de poser d'une part une règle du jeu, souple mais ferme, et d'autre part les questions nécessaires pour savoir comment se respecter mutuellement, et enfin mettre en commun les ressources affectives et psychologiques pour résoudre les problèmes ou améliorer la vie du groupe. Il ne suffit pas de bien s'entendre ou d'être amis pour résoudre les problèmes : il faut y mettre du sien», résume Vincent Guilloux.
D'ailleurs, pour l'expert, une cohabitation entre ami(e)s peut s'avérer problématique : «Elle est possible, mais tout dépend justement de la qualité de l'information échangée. Quand on est amis, on a tendance à avoir une représentation de l'autre, des préjugés, certes positifs, mais des préjugés quand même. Puis la réalité nous présente des aspects de l'autre qu'on ne connaissait pas. Plus on se connaît, plus on doit parler, développer une confiance, une écoute, com- prendre la nécessité du diaogue à propos de ces évidences qui organisent la vie, même quand on est amis».
En tout cas, dans l'hypothèse où survient une crise, il suffit, la plupart du temps, d'un peu de bon sens pour la désamorcer. L'interrogation de soi-même, de ses propres raisonnements et un peu de relaxation pour gérer les émotions négatives permettent aussi de prendre du recul et d'être plus disponible pour la relation. Dans d'autres cas, lorsque la situation est bloquée ou que la souffrance devient importante, on peut envisager de faire appel à une aide extérieure, et notamment à un médiateur qui pourra aider à rétablir le dialogue pour que s'expriment les points de vue, en respectant la parole de chacun.
Les apports de la colocation
La colocation est pétrie d'autant d'avantages que d'inconvénients, elle compte son lot de libertés et de contraintes. Mais on ne pourra pas lui enlever, chez les personnes qui arrivent à mettre en application ses règles de conduite, l'immense bénéfice personnel qu'elle leur apporte. Le psychologue est clair à ce sujet : «Elle donne l'occasion à chacun de développer une maturité basée sur l'empathie et la coopération, mais aussi d'apprendre à gérer les émotions et les différences, dans la mesure où avec la colocation, il devient possible de faire coexister des manières d'être et de vivre différentes tant qu'elles ne sont pas incompatibles. On met l'accent finalement sur ce qui nous réunit. Ce qu'on a en commun, c'est d'être humains.»
On s'émancipe au contact d'un autre qu'on ne connaît pas forcément toujours bien. La colocation peut donc être, au plan personnel, source de richesses socioculturelles. Elle peut aussi, pour les gens les plus introvertis, revêtir une valeur quasi thérapeutique : chez ceux qui ont une phobie sociale modérée, la colocation peut permettre d'être moins timide, de s'ouvrir aux autres, de gagner là encore en maturité, II y a donc dans la colocation un aspect globalement positif. De toute manière, rares sont les situations qui se passent réellement mal, la plupart des "conflits" trouvant leur résolution dans le recul et le dialogue. Le principal danger pourrait bien être finalement le trop-plein de sentiments et d'affection dont on pourrait faire preuve au sein de la colocation.
La colocation donne à chacun l'occasion de développer une maturité basée sur la coopération....
Vincent Guilloux prévient : la colocation n'est pas une agence matrimoniale ! «Il n'est pas interdit d'y tomber amoureux, mais se mettre en colocation pour draguer risque de créer des tensions, voire un sentiment de harcèlement chez la personne qui n'a pas d'attente amoureuse.» Là encore, il faut savoir faire la part des choses : une colocation est différente d'une vie de couple, et quand bien même des liens solides d'amitié s'y créent, elle n'est pas là au départ pour permettre aux gens de bâtir autre chose qu'une sorte de foyer temporaire. Ce foyer-là a enfin le mérite de préserver les individualismes au sein de la diversité et d'aider ses membres à tendre vers un mieux-être. On peut trouver une intimité en colocation, c'est une simple question d'organisation. «L'individualisme est sous-tendu par une forme d'égocentration, c'est-à-dire une préoccupation exagérée de soi-même, insiste Vincent Guilloux. La colocation peut être l'occasion de rétablir un équilibre dans et par la relation qui concourt à un certain bonheur, puisque le fait d'établir un lien social de bonne qualité participe de ce bonheur. Notre autonomie existe dans et grâce à un réseau d'interdépendances. Un individu qui serait totalement indépendant de l'ensemble - les autres, son environnement - est une vue de l'esprit.» Bref, tel un plat aux ingrédients variés, la colocation est une expérience délicieuse du moment qu'elle parvient à mélanger harmonieusement les styles de ceux qui la composent. La vie à plusieurs est finalement un moyen pour les gens de se tenir à une rigueur qu'ils ne s'imposeraient pas d'ordinaire seuls, et dans la société actuelle, on ne peut pas dire que ce soit un mal.
Site Internet à consulter :
www.colocation.fr
A lire
Le Guide de la Colocation de Frédéric de Bourguet et Vincent Guilloux, 192 pages, 20 euros. (Nouvelle édition à venir chez Vuibert)