Avant, il y avait la vie en communauté et ses squats à chèvres dans le Larzac. Aujourd'hui, c'est plutôt un trois pièces, une photocopieuse ou un accès illimité au Net que les héritiers des rebelles communautaires ont tendance à partager. Alors, à quoi ressemblent donc les nouveaux adeptes de la vie en share ?
Hypothèse
numéro 1 : le revival du partage, ce serait la faute
à Internet. Rappelez-vous : les grands discours concernant
le réseau solidaire, le logiciel Linux gratuit - enrichi
quotidiennement par les fonctionnalités émanant de ses utilisateurs
du monde entier -, la fabuleuse discothèque en ligne de
feu Napster, qui permettait à tout un chacun de télécharger
sur son disque dur les tubes préférés des autres abonnés.
Un plat de spaghettis géant, voilà à quoi ressemblait la
Toile à ses débuts, un bon gros plat, plein à ras bord,
fourni avec une hallucinante quantité de fourchettes, à
utiliser sans modération ni embrouilles par les internautes
du monde entier.
Hypothèse numéro 2 : le
revival du partage, ça serait plutôt la faute au business
créé par Internet. Les amateurs de spaghettis étant nombreux,
les apprentis cuistos se sont multipliés, histoire de profiter
un peu de l'orgie financière annoncée. Des graphistes, concepteurs
rédacteurs, directeurs artistiques et autres professionnels
débutant sur la Toile ont commencé à partager des locaux,
et à y manger des pizzas ensemble. Comme le précise Christelle,
journaliste free-lance hébergée durant ses heures de bureau
par une amie qui a monté un studio graphique : "Cettes solution
est vraiment idéale. Je paye un loyer minime, et j'ai accès
à Internet, aux fax, à la photocopieuse. Certes, je ne travaille
pas avec des gens du même secteur, mais cette cohabitation
professionnelle me permet de me sentir moins seule." Internet
a ainsi favorisé le développement d'un nouveau type de travailleurs
oeuvrant généralement dans les secteurs à forte "image"
ajoutée : soudain, le partage de bureaux n'était plus associée
à un truc de "pauvres", il devenait tendance.
Hypothèse numéro 3 : le
revival du partage n'a absolument rien à voir avec "la vie
en communauté" de nos parents, ces inconscients, qui ne
savaient même pas traire une chèvre. Premier jeudi du mois,
dans un bar de la rue Jean-Pierre Timbaud, la soirée "Le
Jeudi de la Colocation" ouvre ses portes. Sur le modèles
des First Tuesday (soirée de démarchages financiers organisées
en très grande pompe à l'époque de la Web frénésie), chaque
aspirant colocataire se voit, pour la somme de 4 euros,
offrir une consommation, un cadeau symbolique et un badge
mentionnant son prénom et les arrondissements de Paris dans
lesquels il souhaiterait partager un appartement. Et là,
surprise : contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer les
candidats à "l'aventure colocataire" n'ont rien du beatnik
attardé ni de l'étudiant fauché. Comme le précise Alice,
Coloc Angel de la soirée et employée du site www.colocation.fr,
"la moyenne d'âge des colocs se situe autour des 30 ans,
et il s'agit plutôt de jeunes actifs, avec souvent une première
expérience de colocation à l'étranger. Mais le profil type
du roommate est vraiment en train d'évoluer : il y a de
plus en plus de mères célibataires, de personnes plus mûres,
qui se mettent à cohabiter. La solitude n'est plus taboue,
et la vie tout seul dans 25m2 n'est donc plus une fatalité".
Dans les faits, les aspirants colocataires surprennent par
leur pragmatisme, et une intégration sociale bien affirmée.
Alors que certains justifient leur choix par un besoin d'espace
et l'envie de continuer à communiquer une fois sortis du
bureau, un autre roommate en herbe, plus lapidaire, conclut
: "c'est malheureux à dire mais, pour cohabiter, on cherche
des gens salariés, autonomes, qui ont leur vie, en bref,
des gens équilibrés." Amateurs de chèvres... au placard.
Conclusion : le vieil adage "Celui qui n'a rien... n'a forcément
rien à partager" serait donc exact. La co-tendance est donc
avant tout un truc de gens bien, plutôt ouverts tout de
même, avec juste ce qu'il faut d'esprit bohème et de fric
sur leur compte. L'intérêt, c'est que les soirées des Jeudis
de la Colocation sont tout de même bien sympas, forcément
convivial, mais n'ont lieu qu'une fois par mois. Alice
a aussi un petit coté marieuse, et vu le rapport offre de
chambres/demande de logement, vous avez presque plus de
chance de repartir avec l'homme de votre vie qu'avec un
chaste compagnon de trois pièces. Décollez-vous donc de
l'écran, laissez votre disque dur batifoler gaiement avec
les disques durs du monde entier, et rendez-vous, au soir
du jeudi 2 mai pour la nouvelle édition du Jeudi
de la Colocation. Promis : là-bas, ça share grave.
Le Jeudi de la Colocation :
63, rue Jean-Pierre Timbaud, 11e. Métro Couronnes ou Parmentier.
A partir de 21 heures. www.colocation.fr.