Le boom de la colocation
façon "Friends"


Biba - 21.5.2002

Le boom de la colocation façon "Friends"

J'ai couru les castings de colocataires

Il n'y a pas que dans les séries américaines (ou dans le Loft) qu'on croise des colocataires. A Paris, de plus en plus de trentenaires actifs pratiquent la coloc. Et recrutent sur Internet. On a postulé.


"La colocation est restée longtemps marginale en France, et ne se développe réellement que depuis une dizaine d'année", notait Nina Testut, sociologue, dans une étude de 1998 intitulée "La colocation : nouvelles formes du vivre ensemble". "Des indicateurs attestent de la montée de ce type d'habitat. D'une part la création et l'allongement des rubriques "partage appartement" dans tous les journeaux. D'autre part le nombre croissant de séries télévisées, téléfilms ou films qui mettent en scène ce mode de vie." Les sites dédiés à la recherche de colocataires ont d'ailleurs poussé comme des champignons. Kel-Koloc et Colocation.fr proposent des milliers d'annonces. Avec, toujours, le même schéma : description de l'appart et de ses habitants (age, sexe, goûts, fumeurs ou non, avec ou sans animaux...). Selon Frédéric de Bourguet, fondateur du site Colocation.fr et des Jeudis de la Colocation (une institution pour tous ceux qui cherchent à Paris et région, voir ci-après), Colocation.fr a été visité, en un an, par plus d'un million de personnes. Les offres les plus intéressantes génèrent des dizaines de réponses. Et les colocataires qui cherchent un troisième ou quatrième larron sont alors obligés d'organiser un véritable recrutement (questionnaire envoyé par email, "jury" dans l'appart...) pour départager les candidats.
Le plus frappant? La coloc est passée du statut de solution débrouille pour étudiants fauchés à celui de choix de vie pour des actifs, plus agés, plus friqués, avides de contacts et ravis de rejouer, en live, un épisode de friends. "On rentre chez soi crevée, on n'a pas envie de ressortir, mais on est bien contente de pouvoir discuter avec quelqu'un" confie une adepte. D'ailleurs, dixit Frédéric de Bourguet, depuis six mois, de plus en plus de 35-49 ans postulent. Les agences immobilières et proprios commencent à prendre note du changement. Et acceptent, de plus en plus, de rédiger des baux à plusieurs noms. Selon la Caf de Paris, environ 18000 allocataires vivent en colocation. Et d'après l'Observatoire national du logement, entre 4 et 10% des logements sont occupés par des "roommates". On est loin des arrangements sous le manteau qui se pratiquaient dans les années 80. Mais comment on fait pour rentrer dans le circuit? Pour le savoir, rien de tel que se brancher sur un site. Et d'essayer de franchir les premières étapes du casting.

La foire aux colocs

Sympa, les "Jeudis de la Colocation". On y rencontre plein de roommates potentiels... et presque autant de journalistes, enquêtant sur le sujet!

Comme tous les premiers jeudis de chaque mois, ça se bouscule au P'tit Garage, un bar branché du 11e. Après avoir acquitté 4 euros, le prix d'entrée, les Colocs Angels, les animatrices, collent à chacun une étiquette avec le prénom et le coin où on cherche un appartement à partager. Ou un "A" (comme appartement), pour les "stars" qui en proposent un. Une bière à la main, "Marc, tout Paris" se fraie un chemin dans la foule. Laure, "Paris est, 19e et haut du 20e" cherche "désespérement un toit". Fraîchement débarquée de Marseille, elle "n'a pas les moyens de louer un appart seule". Hélène, "banlieue sud", espère trouver quelques personnes sympas "pour chercher ensemble". Elle est "traumatisée" par les castings qu'elle a passés. "C'était bizarre, ces interrogatoires sur ma façon de vivre, mes goûts! Au moins ici, c'est plus cool." Hérold, un "A", propose, plans à l'appui, une maison à Montreuil. "Trop loin, galère", entend-on. Deux autres "A" s'approchent. Colocataires dans l'ouest parisien, ils recherchent une fille pour compléter leur staff. Ils repartiront avec six ou sept numéros de téléphone. Casting prévu le week-end suivant. Certains sont déjà des habitués. "Je ne trouve rien, mais l'endroit est sympa, on fait des connaissances", affirme "Manu, Paris 1er-11e". "On se situe à mi-chemin entre une agence matrimoniale et une agence immobilière, explique Alice, chargée de communication de Colocation.fr. Au moins ici on s'entend, pas comme dans tous ces bars où il faut hurler." Puis les caméras pointent leur nez attirées par ce nouveau "phénomène de société". Les 130 personnes présentes auront pu être interviewées par, au choix : Canal +, i-télévision, France 2. Sans compter la presse écrite, Le Parisien, A Nous Paris, Jeune à Paris... et Biba. Il y même un psy. Vincent Guilloux tient salon dans un coin? Un psy ici? "Il y a toujours de l'anxiété quand on choisit de vivre à plusieurs, explique-t-il, je suis là pour prévenir et rappeler les thèmes fondamentaux de la relation humaine." Une jeune femme s'approche. Elle est offusquée : "Ecrivez-le dans votre journal. Un mec avec un A, dans le 6e arrondissement, branche les filles, il dit qu'il cherche des blondes et que ça ne le dérange pas si on se promène à poil dans l'appartement!" Vérification faite, le satyre est en train de réaliser une caméra cachée pour "On a tout essayé" de Laurent Ruquier. Ouf !

L'annonce 1 : 80 m2, Paris 17e, 450 euros. Après le départ de mes colocs en amoureux, je cherche à reconstruire une colocation sympa. Moi suis un p'tit gars facile à vivre, consultant. J'ai déjà trouvé Olivier, 25 ans, grand blond cool, et on cherche pour occuper la grande chambre lumineuse une super "colocatrice" a chouchouter (sympa, dynamique, active). Tout cela pour se refaire un Friends et décompresser le soir en communauté ;-). L'appart est tout équipé (lits, meubles, TV, lave-linge, lave-vaiselle, câble, Internet, parking, chauffage immeuble). Contact : Cyril.

La rencontre : Juste derrière la porte d'Asnières. Tu crois qu'il l'aurait écrit, dans son annonce, que c'était de l'autre côté du périph'? Un immeuble millésime 60, bien entretenu par un gardien obsessionnel. Au premier, Cyril m'attend. Gentil pré-trentenaire, look d'informaticien (stylo dans la poche poitrine intégré). Et voilà Nicolas, le démissionnaire. Il va s'installer avec sa copine, ils viennent d'acheter à Vanves. "Avec l'argent économisé pendant deux ans ici." Manque Olivier, le petit nouveau. Il passe la soirée avec ses potes, devant un match de rugby dans un pub à Saint-Michel. Pour Cyril, si je suis d'accord, l'affaire est faite. "Là, c'est ta chambre, c'est la plus grande, elle fait 15 m2." Ma chambre? un grand quadrilatère, quasi vide, avec une baie vitrée et de la moquette rapée. Au mur, un poster de l'équipe de France. Au sol, des fils partout. Pour la télé, le téléphone, l'ADSL, les PC (un par pièce...). "Si tu veux refaire toute la déco de l'appart (je suis une fille = je suis forcémment doué pour ça!), je suis pas contre...", reprend Cyrill. Les meubles? Du total look Faubourg Saint-Antoine. "Ils appartiennent au proprio, un ancien déporté communiste. Sympa, mais caractériel. On peut tout mettre dans la cave, si tu veux." Oui, je veux bien. "Pour les courses, en général, on se partage les frais. Sauf pour les produits de "fille", shampoings, crèmes, etc. Cela, tu l'achètes à part, nous, on paie bien la mousse à raser." O.K. "Pour la douche, on a des horaires précis. Moi, je travaille à Bry-sur-Marne, donc je pars tôt. Je prends ma douche à 7h10. Un quart d'heure. Olivier bosse à côté, donc il n'est pas pressé. Cela te va? Euh, quoi d'autre? Le ménage? On fait un roulement, tu t'en occupes toutes les trois semaines." Bon, ben voilà. "Tu nous donnes ta réponse demain matin. Parce que si ça ne t'intéresse pas, j'ai quelques personnes à voir." Beaucoup? "Oh, j'ai eu une trentaine de réponses. Surtout des étudiants et des stagiaires et ça pour le proprio, c'est niet." Ah, je comprends, mieux pourquoi on veut bien de moi...

L'annonce 2 : 120 m2, Paris 19e, en face du parc des Buttes Chaumont, dans un immeuble récent, 550 euros. 2 salles de bains, 3 chambres, cuisine équipée, grand salon, plein sud. Quelques mots : l'une des colocs s'envole vers de nouveaux horizons et nous cherchons une remplaçante (plutôt femme... eh oui!) Trois personnes restent : un couple (25 et 26 ans) et une autre demoiselle de 27 ans. Notre méthode de recrutement? Décrivez-vous, si vous nous plaisez, on vous contactera! A bientôt! Contact : Annaëlle, Josselin et Léa.

La rencontre : Pas si vite jeune fille! Avant de gagner le droit de visiter l'appartement, il faut envoyer une lettre de motivation à une mystérieuse boite mail (shareaflatwithus@quelque chose). "Alors voilà, on voudrait avoir un peu plus de détails vous concernant. Pas de roman nécessaire mais juste une présentation honnête de votre personnalité, vos attentes, goûts musicaux et vidéo. Pas de speech sur "pourquoi/comment la colocation". On ne vous en dit pas plus sur nous pour ne pas vous influencer." Deux échanges de messages électroniques ("J'aime Chopin, mais surtout pas Wagner : rayon électro, Roudoudou et Fat Boy Slim"...) et douze coups de mobile plus tard, j'obtiens un rancard. Mardi, 22h30. Le hall de l'immeuble - ersatz de Porzamparc - est glacial. Annaëlle et Josselin me reçoivent dans un bel appartement moderne. Elle : jolie fille, blonde, yeux verts, dir com' dans une start-down. Lui : beau gosse, minois très fin. T-shirt Kulte. Au chômage depuis un an (il a fait partie de la première charette de ladite start-down). Occupe ses journées en balades, demandes de formation et esquisses d'un roman. On visite rapido l'appart. La chambre de Léa, en bordel ("elle était à la bourre, ce matin"). La cusine, jonchée de bouteilles de Heineken ("on a fait une teuf hier. Et puis à cause de Vigipirate, le collecteur de verre a été déplacé, donc ça s'accumule..."). La chambre du couple. La chambre de Gladys, enceinte de cinq mois, qui s'en va vivre avec son homme. Donc la future mienne, si ça colle. On se pose au salon (canapés gonflables recouverts d'un tissu à poils mauves, John Coltrane en fond sonore), et la négo commence. Surprise : Josselin connait un copain de copain. Cela commence très bien. "Si tu reçois des amis, on a le droit de leur dire bonjour?" Euhhh, oui "Parce qu'ici, c'est pas chacun dans sa chambre, tu sais." "C'est quoi ton boulot?" " Qu'est ce que tu penses des drogues dites douces?" "Qu'est ce que tu aimes comme films?" "Est-ce que tes parents peuvent se porter garants?" L'interrogatoire se déroule, décontracté mais efficace. Visiblement, ce que je dis convient. Mais je suis en compétition avec une demi-douzaine de personnes. Verdict en fin de semaine.

L'annonce 3 : Beau 3 pièces 75 m2, Paris 16e (Exelmans). Clair et calme. Parquet, Moulures, chambre indépendante avec prise téléphone. Philippe, 48 ans, non fumeur. Recherche jeune femme 22-35 ans. 500 euros.

La rencontre : On va éviter. Je ne sais pas pourquoi, mais celui-ci, je ne le sens pas. Le coté "je drague sur internet, et en plus j'espère rentrer dans mes frais", bof, bof. D'autant que je ne lui ai rien demandé et que c'est lui qui m'a contactée, via l'annonce déposée dans laquelle, soit dit en passant, je précisais que je préfére les colocations à plusieurs...

L'annonce 4 : Départ (avec regret) d'une colocation à quatre dans appartement (130 m2) sur deux étages... Recherche une personne pouvant me remplacer. Sur place, restent trois colocataires, jeunes salariés trentenaires, indépendants et encore plein d'humour. Fumeurs : rarement. Pas d'animaux. Paris 9e. Contact : Mathieu (signe ses mails Mat (o), c'est plus djeun).

La rencontre : "Ici, on fonctionne au feeling. Hier, on a vu quelqu'un, ça ne collait pas, je lui ai dit à la fin", m'avertit, un peu pète-sec, Romain, urbaniste et militant écolo. Gloups, je n'ai qu'à bien me tenir. De toute façon, l'attention ne se porte pas sur moi, mais sur des copains venus diner ce soir-là. On me propose gentiment de partager les tagliatelles-saumon. Avant de me briefer sur ce que pourrait être Paris sans "ces saloperies de camions qui puent". Je tente : "Euh, ça tombe bien, je ne me déplace qu'à vélo." Un point marqué. Puis on me fait visiter l'appart, un agréable duplex. Sauf que les chambres sont inégales. Une grande et belle pièce sous les toits pour Luisa, la responsable d'assoce souvent en vadrouille, "mais le coin bureau-ADSL est pour tout le monde" (mouais). Deux chambres que je n'ai pas le droit de visiter, "trop le souk", pour Romain et Mathilde. Et, au choix, le fond du salon ou le palier de l'étage pour le quatrième prétendant (potentiellement, moi). Pas très équitable, non? "On va poser une cloison pour faire une chambre de plus, ce n'est pas possible de proposer un espace ouvert", m'explique Romain. O.K. Sauf que ça risque de faire une chambre de 8 m2 maxi. Un peu petit pour 500 euros par mois, non? Bon, ben je vais réfléchir...

Par Hélène Le Bellego, avec Maria Poblete


  

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