Femme Actuelle - 31.8.2002

Cherche colocataire sur mesure

Hausse vertigineuse des loyers, pénurie de logements en ville, le syndrome "Friends" s'amplifie


Que l'on choississe de vivre ensemble par amitié ou par nécessité financière, la colocation est une véritable aventure. De la difficulté à trouver le bon partenaire à l'organisation de la vie commune, récit d'un parcours semé d'embûches.

Le 4 juillet dernier, Les Jeudis de la Colocation fétaient leur premier anniversaire. Depuis la première édition, près de 3000 personnes y ont participé. Afin que chacun s'y retrouve, "offreurs" et demandeurs portent un badge avec la liste de leur desiderata. Les candidats bénéficient de l'assistance d'une avocate spécialisée dans l'immobilier et d'un responsable d'aide au logement. Un jeudi par mois, dans cette salle du 11e arrondissement parisien, se jouent des parties (de petites annonces) très prisées...

Perchées sur le tabourets du bar, Elodie et Muriel, trentenaires aux caracos vaporeux, connaissent déjà le scénario. "C'est pas gagné!" soupire la première... Bienvenue au Blue Bayou, une salle de billard du 11e arrondissement de Paris où, ce premier jeudi du mois, s'organise le "marché de la colocation". Ici se pressent une foule de jeunes gens, prêts à partager un toit avec d'autres. Une nécessité pour beaucoup : à Paris, avec un salaire inférieur à 1500 euros et le prix du mètre carré à 16 euros, il est impossible de louer un appartement seul (un 50 m2 coûte 800 euros). Les petites surfaces sont prises d'assaut et les propriétaires exigent un salaire de quatre fois le prix du loyer.

Depuis deux ans, la colocation est devenue la solution pour résider dans la capitale. Après les annonces dans les magazines spécialisés, les sites internet destinés au partage d'appartements, Les Jeudis de la Colocation se révèlent un excellent moyen de trouver colocataire à son pied : car on y "juge sur pièce". Le principe est simple : à l'entrée (5 euros), on vous colle un badge sur la poitrine sur lequel vous inscrivez votre prénom et l'arrondissement ou le secteur qui vous intéresse. Vous pouvez préciser : "non fumeur", "teufeur branché techno", "à la recherche d'une amitié durable" ou "présentant de solides garanties financières". Lucie, elle, cherche un garçon ou une fille pour partager un 54 m2 qu'elle vient de décrocher dans le 20e. Il faut faire vite, car la propriétaire lui demande une caution qu'elle ne peut fournir seule. Autour d'elle, c'est la cohue. Assise sur un coin de table, la jeune fille questionne les candidats : l'âge, les revenus, la cigarette, le pétard, la fête... Voilà Thomas un rouquin débonnaire qui bosse à la Fnac. Lucie note son numéro et promet de rappeler le lendemain... Toujours au bar. Elodie et Muriel font la connaissance de Gary, un beau gosse californien qui débute un stage dans la mode et présente l'avantage d'être gay. "On veut cohabiter avec un homme, mais pas avec un beauf qui va vouloir nous sauter dessus."

"T'aimes les chats? tu cuisines? et t'es verseau? O.K pour un toit avec toi"

Longtemps réservée aux étudiants et aux étrangers, la colocation emporte aujourd'hui un vif succès auprès d'une population plus agée et bien installée socialement. Ce que confirment les agences immobilières qui font signer près de 20% de baux où figurent plusieurs noms. Est-ce l'effet Friends ou Loft Story? Ces séries ou cohabitent garçons et filles dans une douce insouciance. Michel Fize, sociologue au CNRS, reconnaît l'impact de ces programmes mais affirme que ces derniers renvoient une vision erronée de la situation. "La colocation est la petite dernière des vies communes, explique-t-il. Elle paraît simple mais impose des règles strictes, une discipline communautaire plus contraignante que pour un couple homme-femme, par exemple, où la répartition des corvées s'effectue sur la base des traditions et des sentiments." La colocation repose sur le partage des têches. Le paiement du loyer, les courses et le ménage doivent être uniformément répartis. Le frigo, symbole de la cohésion du groupe, comporte une partie commune ainsi que des rayons individuels. Mais avant cela, afin d'éviter d'éventuelles prises de tête et pour réduire le risque des tensions, il convient de "réussir le recrutement". Comment procéder?
Il y a deux ans, Isabelle a passé une annonce dans la presse gratuite. "On voulait une quatrième personne dans notre 110 m2 près de la Bastille, se souvient-elle. On a choisi une fille qui venait de province, un peu bourge, marrante... Mais au bout de quelques jours, elle a laissé tombé son masque. C'était une grande dépressive. Chaque soir, il fallait la consoler et la border. L'horreur! Depuis, on ne veut plus que des étrangers, Anglais ou Américains de préférence parce qu'ils savent vivre en communauté. On ne veut pas non plus d'étudiants, parce qu'ils révisent alors qu'on met de la musique. Et on évite les potes, ça deviendrait tout de suite ingérable."

Jennifer et Florence ont au contraire choisi de vivre ensemble pour que dure leur amitié. "On se connait depuis toujours... Pour nous, c'est le plaisir de prendre notre envol ensemble et de se retrouver le soir après le boulot. On sait que cette situation ne durera pas plus d'un an, voire deux, mais c'est aussi pour nous la meilleure façon de quitter la maison des parents sans se retrouver seule dans un appart." Jennifer évoque là l'une des motivations profondes qui poussent des individus, amis ou inconnus, à partager le même lieu de vie. Car, en fait, derrière des raisons financières ou de confort se cache une réelle volonté de rompre avec la solitude. Ce phénomène a été mis en lumière par l'Institut national des études démographiques (Ined) à l'occasion du recensement de 1998. "Le monde urbain a exacerbé la notion du chacun chez soi, commente la démographe Denise Arbonville. Maintenant, on vit longtemps chez ses parents ou tout seul, trop seul, d'où l'intérêt nouveau que suscite la colocation, ce principe qui permet à des adultes de revivre ensemble." La colocation n'est pas forcément un prélude à la vie de couple. Elle peut même lui succéder. Après quelques déconvenues sentimentales, Franck, Mathieu et William, 27 ans, ont décidé de se regrouper dans un 120 m2 à Igny (Essonne). "On est des potes de toujours, explique Franck, mais une fois casés avec nos nanas, on ne se voyait plus et, d'ailleurs, on ne voyait plus grand monde... Depuis qu'on est en coloc, on a sans cesse de la visite, on démarre une nouvelle vie."

Contrairement aux idées reçues de beaucoup de Français, la colocation n'a rien à voir avec la communauté hippie de la fin des années soixante. La colocation, répétons-le, ne se nourrit pas d'utopies. "L'adopter, ce n'est pas faire preuve d'immaturité, insiste Michel Fize, c'est même le contraire, car c'est une prise d'autonomie qui induit une réelle sagesse." En fait, cette nouvelle façon de vivre permet à de jeunes adultes de devenir adultes tout en restant jeunes.

Il n'est pas loin de 23 heures au Blue Bayou. Nous retrouvons Lucie, échevelée, les joues rouges, qui tourne les pages de son carnet couvert de numéros de téléphone. "J'en ai trop, je les ai tous notés par politesse, avoue-t-elle. Mais bon, je sais déjà quelle personne je vais prendre." Qu'a-t-elle de plus que les autres? Lucie prend l'air étonné. "Je ne sais pas, question de feeling."

Chaque semaine, il y a un chef

En décembre dernier, lorsqu'on s'est installé, William, Mathieu et moi, tout le monde a pensé : "ça va être le souk dans leur appart". Finalement, les gens n'en reviennent pas de voir que c'est aussi bien rangé. Chaque semaine, l'un de nous trois devient le chef du groupe, c'est lui qui a en charge le nettoyage et c'est donc lui qui a le droit de râler si les deux autres ne respectent pas les lieux.
Franck, 27 ans. Gérant d'une boutique

Comme nos horaires sont différents, je peux me balader nue à la maison!

Lorsque j'ai rencontré Guillaume l'année dernière, il vivait avec Bruno, son meilleur ami et une autre personne qui, depuis, a été remplacée par Peter, un Américain qui travaille à Paris. Lorsque Guillaume m'a proposé d'intégrer le groupe, j'ai d'abord hésité. Puis j'ai vite compris que la formule présentait de nombreux avantages. Niveau confort, difficile de faire mieux. Nous habitons un 110 m2 à deux pas de la Bastille, un six pièces avec cheminée. Coté intimité, comme nous n'avons pas les mêmes horaires, je peux me promener nue dans l'appart.
Isabelle, 23 ans. Rédactrice spécialisée

Nous sommes de grandes amies et partageons tout

J'ai 23 ans et Florence, 25. Nous sommes amies depuis longtemps, nos parents se connaissent et s'apprécient. S'ils ont accepté si facilement que nous quittions le giron familial, c'est parce que nous avons pris une colocation. C'est un 55 m2, mais chacune a sa chambre. Nous vivons en fait comme deux amies qui partagent tout ou presque. Pour les courses et le loyer, c'est 50/50. Tout ce qu'il y a dans le frigo appartient à toutes les deux. On paye quelqu'un pour le ménage mais on met un point d'honneur à faire nous-mêmes la vaiselle. Le soir, en général, nous dinons ensemble, et si l'une de nous deux sort, elle informe toujours l'autre de ce qu'elle fait et de l'heure à laquelle elle compte rentrer.
Jennifer, 23 ans. Hôtesse dans un hôtel.

Nicolas Roiret


  

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