Pénurie d'appartements dans les centres-villes, loyers trop
élevés, mais aussi influence de séries télévisées et modèle
anglo-saxon : on partage plus volontiers son chez-soi. Débordés,
les sites Internet spécialisés n'arrivent plus à suivre.
"Partagerais appartement trois
pièces avec jeune femme salariée, sociable et non fumeuse."
Depuis quelques mois, ce genre de petites annonces fleurit
dans la presse immobilière et, plus encore, dans les sites
Internet dédiés à la colocation. A la faveur de nombreux
sitcoms de télévision - "Friends" surtout - mais aussi de
"Loft Story", ce phénomène, jusque-là marginal et parisien,
est en train de coloniser toutes les villes de France. Le
succès est tel que Colocation.fr,
numéro un des sites web français, passera aujourd'hui à
la dimension supérieure, avec de nouveaux services et une
plus grande capacité d'accueil. "Nous étions limités à cent
cinquante connexions par seconde. Cela suffisait il y a
un an, mais plus du tout aujourd'hui", explique Frédéric
de Bourguet, PDG et fondateur en 2000 du site. Détail
révélateur : l'an dernier, le nombre de connexions avait
doublé le premier soir de diffusion de "Loft Story"! Très
répandue aux Etats-Unis et en Angleterre, la colocation
n'est apparue en France qu'en 1995. "C'est devenu un vrai
mode de vie, convivial et peu contraignant", explique Grégoire
Berthou, chargé de communication à l'hebdomadaire De particulier
à particulier. "La pénurie de logements à Paris, comme les
prix élevés, incitent les locataires à se regrouper."
Tous les âges
Autrefois cantonnée aux seuls étudiants, la colocation touche
désormais tous les âges et les catégories : jeunes salariés
qui ont dû changer de ville, pères ou mères divorcés, anciens
expatriés qui l'ont goûté dans les pays anglosaxons avant
de l'adopter en France... "Depuis six mois, on observe une
recrudescence des 35-49 ans", note Frédéric
de Bourguet. "Il y a aussi de nombreuses femmes avec
enfant qui partagent un toit avec des étudiants." Transition
entre le cocon familial et la vie d'adulte, la colocation
n'est pas forcément toujours rose. "Friends" peut vite virer
au "Petits Meurtres entre amis". Sophie, journaliste de
28 ans, en a fait l'amère expérience : "J'ai retenu une
candidate bien sous tous rapports. On est devenue bonnes
copines, ce qui a faussé nos rapports. A force d'agacements
réciproques, on a fini par en venir aux mains." Traumatisée
par l'expérience, elle habite désormais seule dans un minuscule
deux-pièces.
Outre www.colocation.fr,
www.kel-koloc.com diffuse des milliers d'annonces, actualisées
chaque jour.
Un café pour trouver un toit
Il a beau ne pas payer de mine, tous les premiers jeudis
du mois, le P'tit Garage (63, rue Jean-Pierre-Timbaud, Paris
XIe), véritable foire à la colocation, devient l'un des
bars les plus "branchouille" de la capitale. Moyennant 4
euros à l'entrée, voilà votre main munie d'une boisson fraîche
et votre pull d'une étiquette censée résumer votre situation
: "Marc, XIVe , XVe , Boulogne, Issy" pour ceux qui cherchent.
Si par contre, vous arborez un grand "A" (qui indique qu'on
a un appartement à partager), ne comptez pas sur une soirée
tranquille : le précieux sésame vous vaudra une foule de
courtisans. François, 21 ans, "A, Ve" accueille un à un
les prétendants, leur décrit son nid - "un trois-pièces,
au pied des arènes de Lutèce, Internet disponible, 3000
F tout compris" - puis la conversation ripe sur les études
et les goûts musicaux. "Cinq minutes suffisent pour savoir
si le courant passe. Mais ce n'est qu'une première étape."
Rendez-vous est pris le lendemain avec Alexandre pour une
petite visite.
«Chercher ensemble un appartement»
Juste à côté, dans la salle bondée et enfumée du bar, "Serge
A, Xe" discute avec "Stéphane cherche Tout Paris". "A combien
tu le fais ?"... "2 500 F"... "T'aimes faire la fête ?"...
"Ouais, mais pas d'incruste sauvage". "Au black, c'est jouable
?" Une phrase de trop et la discussion s'arrête. "Celui-là,
je l'ai recalé. S'il commence comme ça au bout de deux minutes,
c'est l'embrouille assurée en un mois", dit-il, une fois
Stéphane parti. Sur le trottoir bondé de la rue Jean-Pierre-Timbaud,
les affaires continuent. Peu de "A" et trop de "Cherche",
à l'image du marché parisien de l'immobilier. "En fait,
ce rendez-vous est surtout l'occasion pour des gens de faire
connaissance, puis de chercher ensemble un appartement",
explique Alice Aucler,
organisatrice des Jeudis de
la Colocation, qui s'est dotée aujourd'hui d'un site
Internet (jeudidelacolocation.org).
Le succès est tel que le concept, qui devrait rapidement
devenir bimensuel à Paris, s'exportera dès juillet dans
les douze plus grandes villes de France.
Le 2 mai prochain,
ce sera encore la foule des grands soirs au P'tit Garage,
qui met en présence ceux qui cherchent et ceux qui proposent
une colocation.
"J'aime l'aspect convivial et pratique"
Kristel, 28 ans, partage un appartement à trois, à Paris
Un 116 m2 en plein Paris quand on ne peut miser que sur
une paie de prof de sport, c'est possible. En septembre,
Kristel et son chat ont trouvé refuge dans cet appartement
hausmmanien du IXe arrondissement, aussi charmant que biscornu.
"Pas très familial, mais pour une colocataire c'est vraiment
sensas. Pour le même prix (430 euros), j'aurais eu droit
à 20 m2 dans le même quartier", commente-t-elle, en faisant
visiter les lieux. Un salon, une salle de bains, une cuisine,
un immense couloir et trois chambres pour autant de colocataires
: Kristel, 28 ans, Hélène, commerciale, 31 ans, et Marie,
40 ans. Cadre chez l'Oréal, cette Anglaise, la plus ancienne
avec cinq ans de présence a vu défiler près d'une demi-douzaine
de colocataires.
Une nouvelle débarquera dans sa vie début juin, quand Kristel
quittera les lieux pour s'installer avec son "jules" dans
un appartement moins vaste. Comme le stipule le bail, c'est
à cette ravissante blonde - et non à la propriétaire - de
trouver la perle rare qui la remplacera. A peine l'annonce
publiée sur le site Colocation.fr,
son téléphone portable a sonné. Première candidate, Sylvie,
chargée d'études de 31 ans, a eu droit à la visite des lieux
avant que Marie, l'air de rien, ne la passe au grill. "Ne
t'inquiète pas si tu n'as pas de nouvelles tout de suite.
Il y a encore beaucoup de filles à voir. On te rapellera
d'ici à trois semaines", lui glisse-t-elle sur le pas de
la porte.
Dans la cuisine où chacune dispose d'une étagère et d'une
place dans le frigo, la machine à café se met à crépiter.
Entre les trois occupantes, une rapide conférence s'organise.
Bon point pour Sylvie : sa candidature a beaucoup plus.
"Tout est question de feeling, explique Marie. On a recalée
d'emblée une jeune femme qui avait répondu à notre annonce
en écrivant qu'elle détestait vivre seule et qu'il fallait
l'adopter. Les gens envahissants, c'est insupportable."
Entre elles, tout est affaire de compromis et de respect.
Chacune fait ses courses de son coté : seul le sucre, quelques
produits d'entretien, les couverts sont en commun. Kristel
a adoré l'expérience : "Je cherchais l'aspect convivial
et pratique, mais surtout pas une colocation de meilleurs
potes qui se retrouvent tous les soirs. Chez nous, c'est
l'anti-Friends. On partage un appartement et plus, si affinités.
Hélène part souvent en Asie pour son boulot. Marie rentre
tard. Et moi, je dors presque tous les soirs chez mon copain."
Résultat : il n'est pas rare que le trio passe de longues
semaines sans même se croiser. "L'absence d'enjeux affectifs
empêche les non-dit de s'accumuler comme dans les colocations
de copains. C'est pour cela que ça se passe bien."
Comment ça marche
Les propriétaires d'appartement, qui ont d'ordinaire la
méfiance chevillée au corps, deviennent carrément impitoyables
quand il s'agit d'une colocation. Le dossier doit donc être
imparable.
Caution
Pour les plus jeunes salariés ou étudiants, une caution
est demandée aux parents. Deux solutions : la somme est
répartie entre tous les occupants, ou un parent se porte
caution pour l'ensemble (plus risqué). Trop méconnu : le
Locapass, géré par l'Etat, permet aux 18-30 ans d'avoir
deux mois de caution gratuit ainsi qu'une couverture pour
18 mois en cas d'impayés.
Clause de solidarité
Juridiquement, la vraie colocation implique un bail au nom
de chaque occupant. Pour se prémunir d'un locataire défaillant,
les propriétaires imposent généralement un bail unique au
nom de chaque locataire, assorti d'une clause d'engagement
solidaire : si l'un des colocataires ne paie pas son dû,
les autres sont tenus de verser sa part. Le propriétaire
est ainsi protégé du risque d'insolvabilité d'un des colocataires.
En cas de départ
La clause impose à l'ensemble des locataires de prendre
congé en même temps. A défaut, celui qui part est responsable
jusqu'à la fin du bail. C'est donc à lui de se trouver un
remplaçant.