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Maison Française
- 29.8.2002
Je n'habite plus chez mes parents
Passerelle de l'enfance vers le monde des adultes, le premier appartement reflète souvent
un compromis entre l'univers familial et l'affirmation de ses choix. Au-delà du rêve d'indépendance,
pas si facile de prendre son envol !
Il n'existe pas d'âge pour grandir.
Si les uns rêvent sans y parvenir de fuir le cocon parental depuis
l'âge de 16 ans quitte à gâcher la vie de leur proches, d'autrent
filent à l'anglaise à la première estocade au risque de se retrouver
dans un 9 m2 avec les gogues sur le palier. "Le premier appartement",
lieu d'initiation par excellence, alimente tous les fantasmes
des adolescents épris de liberté. S'émanciper de liens aliénants,
sortir jusqu'au lever du jour sans avoir de comptes à rendre ou
aménager un havre enfin à son image, tous l'ont désiré. Pourtant,
n'en déplaise aux insoumis avides d'autonomie qui hurlent à vau-l'eau
qu'ils se sont faits tout seul, la maison familial rejetée ou
érigée en modèle, reste la référence. Quand enfin libres, ils
peuvent apporter leur touches de fantaisie dans chaque recoin
de leur intérieur, ils se contentent souvent d'y reproduire l'atmosphère
familiale. Et ceux qui font tout pour s'en éloigner n'y réussissent
jamais tout à fait. Car une chose est sûre, la transmission existe,
même si on s'en défend : "Tu t'inspires souvent des goûts de tes
parents, pas moi. J'ai tout choisi ici. Même si, ajoute Galith,
docteur en histoire, 28 ans, mon décor tourne autour des photos
offertes par mon père." En effet, leur refuge les révèle. Il porte
la marque de leur héritage, jamais nommé mais ô combien présent.
Une odeur, un plat, un vase, l'agencement de l'espace ou un simple
tableau suffisent à prouver que "les chats ne font pas des chiens".
Et rendent émouvant car encore en mouvement, ce lieu qui concilie
tous leurs possibles. Ils l'avaient si chèrement convoité, leur
"délivrance", qu'ils la vivent comme ils l'avaient projeté...
un temps. "J'avais la bouteille de whisky dans mon bureau, je
mangeais des sandwichs tous les soirs. Cela a duré 2 mois, jusqu'à
la première facture" se souvient Adrien, architecte de 27 ans.
L'envol tant attendu s'avère souvent plus difficile que prévu.
"Je suis partie sur un coup de tête avec ma couette sous le bras.
Cinq minutes après mon arrivée, je téléphonais en larmes à ma
mère. La conscience de rompre avec mon enfance et le sentiment
que le monde m'appartenait se mélangeaient", raconte Natacha.
Emménager chez soi n'est pas un acte anodin. Comme d'être engagé pour le premier job, de s'installer en couple ou de fonder
une famille, c'est une des étapes nécessaires au statut de "grande personne". Une halte qui peut durer des années, le temps
de se stabiliser professionnellement et/ou sentimentalement avant d'avoir envie, à nouveau de déménager. "Autrefois,
le départ était brutal et définitif. On entrait de plain-pied dans la vie adulte. Logement, couple, emploi... tout venait d'un
bloc. Actuellement, on y accède progressivement", analsye Olivier Galland, directeur de recherche à l'observatoire sociologique
du changement, rattaché au CNRS.
S'affranchir, certes, mais pas à n'importe quel prix : tel est le leitmotiv de ces adolescents de plus en plus précoces
qui tardent pourtant à devenir adultes. D'où l'allongement du temps passé à vivre chez papa-maman. Selon une étude de
l'Insee datant de 1996, 71% des garçons et 51% des filles de 20 à 23 ans sont hebergés par leur famille contre 51% et 38%
en 1982. Entre 24 et 27 ans, ils sont encore un sur trois et une sur cinq. La prolongation des études et l'accès tardif au
premier emploi expliquent en partie ce phénomène. Mais faut-il y voir aussi le signe de relations pacifiées entre les
générations. Vivre libres ensemble, sans s'épier ni se juger, n'est plus une utopie. Dans ces circonstances, pourquoi
habiter dans 20 m2 quand on est habitué à une grande surface ? A-t-on envie de remplacer le boeuf bourguignon par des
pâtes au beurre ou d'aller faire ses machines au lavomatic quand on n'y est pas obligé? "A la maison, nous respections nos
territoires, explique Sabrina, qui a franchi le cap à l'aube de la trentaine. Une fois par mois, nous prenions un repas
ensemble. Le reste du temps, chacun vivait sa vie." Une situation "confortable" dont elle a profité en dépensant ses premiers
salaires dans les voyages et les restaurants. A 19 ans, Mathieu s'est exilé à 400 kilomètres de sa campagne natale afin de
se rapprocher d'une université. Comme beaucoup d'autres, il n'avait guère le choix. La poursuite des études loin du domicile
et l'obtention du premier emploi viennent juste après l'amour dans le palmarès des motivations pour voler de ses propres ailes.
Même si les raisons du coeur se font plus aléatoires : dans les années quatre-vingt, un jeune de 20-24 ans sur trois vivait
en couple. Ils sont moins d'un sur cinq en 2001 (source Francoscopie 2001).
Hédonistes mais pas aussi rebelles que leur soixante-huitard de
parents, les 15-29 ans ont besoin d'une bonne raison pour s'assumer...
et ce, toujours à certaines conditions. Un tiers d'entre eux en
moyenne quitte ses parents pour un logement payé ou prêté par
la famille. Les autres s'organisent pour bénéficier d'aides. Dans
les deux cas, les étudiants sont les mieux lotis. Ainsi Judith,
aujourd'hui dans la pub, a pu faire "une transition en douceur"
grâce à la chambre de bonne située au-dessus du bercail. Comme
Alexandra ou Félix. Lucide, Caroline, une journaliste de 28 ans
qui habite dans un deux pièces appartenant à ses géniteurs, insiste
sur l'ambiguïté de la situation : "Difficile de s'affranchir de
leur regard quand on se sent redevable à leur égard. On a vite
fait de vouloir les avantages sans les inconvénients. Et en plus,
on voudrait qu'ils nous foutent la paix! J'aurais tendance à payer
le loyer quand je peux, c'est à dire exceptionnellement... Et
à leur déposer mon linge sale pour le récupérer repassé. Quant
à mon marché, il m'arrive de le faire dans leur réfrigérateur.
Je ne suis la seule dans ce cas." Aujourd'hui, Caroline "entre
dans une nouvelle ère". Elle se sent prête à renoncer à certaines
facilités - "sauf à la soupe de ma mère, c'est la meilleure du
monde..." - pour éviter toute mainmise. Du coup, elle a établi
des règles précises : "Je leur fais un virement mensuel et ma
mère m'a convaincue de me laisser offrir une machine à laver."
Non sans réticences vis-à-vis de cet objet qui implique quelques
"sacrifices", dont "faire sécher ses vêtements sur un filet au-dessus
de la douche" n'est pas des moindres. Même s'il est le symbole
de l'autonomie. Comme l'analyse le psychiatre Juan David Nasio,
"couper le cordon, ce n'est pas seulement prendre de la distance
avec ses parents, c'est aussi "couper" avec le monde de l'enfance".
La liberté se paye au prix de nombreux renoncements.
L'appartement de la transition a ses limites. Aussi, peu de jeunes s'autorisent à y vivre en couple. "Ce refuge représente
ma vie d'étudiant. J'y ai beaucoup appris mais il n'est pas fait pour deux. Ce jour-là, je partirais", explique Simon.
Et si le besoin de confort revendiqué masquait la peur indicible d'un face-à-face avec soi-même? Le succès grandissant de la
colocation peut le laisser supposer. Issue des pays anglo-saxons où elle est considérée comme une aptitude à vivre en
groupe, elle s'implante dans toutes les grandes villes de France. La flambée des loyers, la série "Friends" et les reality
shows (sic) comme "Loft Story" et autre "Star Academy" n'y sont pas étrangers. "De nombreux jeunes de 18 ans disent oui à
l'indépendance, mais à plusieurs de préférence", explique Frédéric de Bourguet,
l'heureux créateur de Colocation.fr, un
site spécialisé dans les annonces d'appartement à partager. Et d'ajouter : "Loin des babas-cools nostalgiques ou des ravers
sur le retour, les colocataires qui donnent la priorité au travail ont un mode de vie plus formel." Aux considérations
économiques s'ajoute l'instinct tribal. "Se mettre en scène en situation communautaire est à la fois rassurant et plus
valorisant, témoigne la sociologue Nina Testut, qui a consacré un mémoire à ce phénomène. Ce mode de vie où chacun amène
ses amis est un haut lieu de sociabilité. Il dure de trois à cinq ans, le temps des études ou du premier boulot."
Parfois plus. Ainsi, Louis, cadreur, a vécu 12 ans en fusion. A 31 ans, il vient d'emménager sans renier ses années de
bohème. D'autant qu'il y a appris, comme la majorité de sa génération, à confirmer ses goûts, à tester ses limites et cerner
ses priorités. Car habiter seul forme la jeunesse. Ce voyage initiatique qui peut s'avérer long est un passeport pour la vie
d'adulte. Avec à l'arrivée, l'affirmation de soi.
Sylvain, 20 ans, comédien : 395 m2 à partager
"Mon frère en avait assez de vivre seul dans un 15 m2. Quand il est tombé sur une annonce proposant un loft de 395 m2, l'idée
de le colouer ne l' aplus quitté. Depuis un an et demi, nous partageons à cinq cet espace "extra-large" : ma chambre fait
80 m2, le salon 200 et la cuisine 50. Un mode de vie à l'opposé de celui de mes parents qui habitent dans une petite
maison. Avec mon frère et nos amis, nous avons recréé une ambiance familiale. C'est un lieu d'échanges et de rencontres,
un point de ralliement de nos connaissances. Même si chacun vit sa vie, sort avec ses amis, ou s'isole parfois pour
travailler ou lire. Grâce aux règles que nous avons peu à peu établies, aucun d'entre nous n'a le sentiment d'étouffer."
Par Maya Lebas
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