Le Nouvel
Observateur - 7.3.2002
La colocation ? Une affaire de casting
Le phénomène "roommate" gagne Paris : de plus en plus de jeunes se mettent à plusieurs
pour partager de grand appartements. Une cooptation.
Etre un casteur sachant
caster
Un jour, ça vous tombe dessus
votre colocataire déserte, il veut quitter le nid. A vous
de désigner son remplaçant, d'entrer dans la peau d'un impitoyable
propriétaire, d'un briseur de rêve. Traumatisant. Sans parler
des doutes qui vous assaillent jusqu'à la dernière minute
: qui prendre ? Steevy ou Brian ? Le manuel du parfait recruteur
de colocataire n'est pas encore paru. Mais sachez que deux
écoles philosophiques s'affrontent. Dans les pays anglo-saxons,
on sélectionne souvent sur formulaire, remplis au préalable
par les candidats, sur les sites internets ou dans les agences
immobilières. Les critères : le salaire, la religion, les
préférences sexuelles...
Deux écoles pour recruter :
la rigueur bristish et le feeling latin.
Et il y a le feeling, l'intuition
latine. "Dans les supermarchés américains, les consommateurs
vont vers les fruits et légumes sous emballages. En France,
on veut voir les légumes, les tâter, les toucher", résume
Frédéric de Bourguet, fondateur du site
Colocation.fr, qui
souligne le développement du phénomène de la colocation
: "jusqu'ici, il s'agissait surtout des 18-34 ans, mais
les 35-49 ans, divorcés ou travaillant la semaine sur Paris,
s'y mettent de plus en plus." L'insee n'a pas de statistiques
mais la Caf de Paris annonce 18 000 allocataires vivant
en colocation. Notre conseil : écrémer, en chattant ou en
discutant au téléphone. Puis constituer un top 5 et les
recevoir un par un. Après ? Débrouillez-vous, faites appel
à une tierce personne, ou jouez à pile ou face... M.T.
Le Jeudi de la Colocation (11e)
Le premier jeudi de chaque mois,
c'est la foire aux colocataires. Organisée par Colocation.fr et
Kel-Koloc, elle a lieu
Au P'tit Garage, 63, rue Jean-Pierre Timbaud. A l'entrée
(4 euros), on vous colle une bière dans la main et une étiquette
sur la poitrine avec votre prénom et que le quartier où
vous cherchez. Si vous avez déjà l'appartement, on vous
affuble d'un grand A qui fait de vous la coqueluche de la
soirée. Vous discutez boulot avec "Pierre, 11e, 13e, 19e", voyages avec
"Mathilde, tout Paris + ligne A du RER", vous demandez conseil au psy et à l'experte habitat convoqués
pour l'occasion, avant de tenter de séduire "Malika, 12e,
A". Dernier métro, vous repartez peut-être sans toit, mais
sûrement avec quelques adresses en poche. M.T.
La colocation ? Une affaire
de casting
Julien était convoqué à 13 heures
pile. Juste avant lui, c'était Edouard, et sur le palier,
en sortant il a croisé Mathieu. Au total, une vingtaine
de candidats, les premiers à avoir répondu à l'annonce,
ont postulé pour le rôle : devenir le troisième colocataire
dans un grand quatre-pièces situé avenue Parmentier (11e).
Le jury ? Un journaliste et une intermittente du spectacle.
C'est eux qu'il faut convaincre, en une demi-heure, avant
que le prochain prétendant ne débarque.
« J'ai eu l'impression de participer à un casting », raconte
après coup Julien, 24 ans, qui sait de quoi il parle : il
a été script à la Star Academy. Comme les autres, il déborde
de motivation : depuis trois mois, il partage le futon d'un
ami. Il explique qu'il gagne 20 000 francs par mois, kiffe
les soirées mais pas le ménage, a une copine et trouve le
jury "cool".
Après lui et Mathieu, défilent ensuite une psychologue de
28 ans, une cartographe de 29 ans, puis une commerciale
chez France Telecom, qui ont un point commun : elles sortent
d'une rupture, cohabitent toujours avec leur ex et redoutent
le 10 mètres-carrés seules devant la télé.
Quelques candidats plus tard, et c'est au tour de Liza,
petite brune de 28 ans, journaliste, rajoutée en dernière
minute sur la liste. Une abonnée des castings : "T'arrives,
tu te blindes, il faut que tu soies jolie, intéressante,
spirituelle." Elle a déjà tenté sa chance trois fois. Un
premier rendez-vous un dimanche soir, dans un appartement
habité par un photographe, un architecte et un artiste.
"On était deux, les trente-huitièmes et trente-neuvièmes
candidates : moi, mal sapée, revenant de la campagne, et
une grande blonde, Suédoise. Ils avaient organisé une petite
soirée avec leurs potes, on était à un bout de table et
ils nous posaient une question de temps en temps." Liza
n'a jamais eu de nouvelles. Elle pense qu'elle a été doublée
par la Suédoise qui voulait devenir actrice et qui adorait
faire le ménage. "On s'arrange pour faire ça quand les autres ne sont
pas là."
Son deuxième essai, c'était un
Allemand qui cherchait une colocataire pour partager les
30 mètres carrés de son studio avec un seul lit. Pas pratique.
Puis elle s'est présentée pour un appartement à la Chapelle,
un gars et une fille qui venaient d'expulser leur colocataire
"trop sale". "Le type m'a égrené les règles de la maison
: pas de soirées car on travaille... attention à mes poteries...
pas de musique dans la chambre, c'est fait pour dormir...
et pour les petits copains et les petites copines, comme
les cloisons sont fines, on s'arrange pour faire ça quand
les autres ne sont pas là." Liza s'est enfuie. A ses hôtes,
avenue Parmentier, elle a raconté ses mésaventures. Le jury
a apprécié, elle a décroché le rôle.
Maël Thierry
Adresses
Les sites dédiés à la colocation
www.colocation.fr, des milliers
d'annonces remises à jour selon que vous cherchez un appartement
et un colocataire (début février : 5000 annonces en région
parisienne), ou un colocataire pour partager votre appartement
(1000 annonces). Chaque candidat à la colocation remplit
une grille de critères succints (âge, sexe, fumeur ou non,
signe astrologique), puis se présente en quelques mots.
Même principe sur www.kel-koloc.com avec en prime une rubrique
sur "les colocataires du mois".