Le Journal du Dimanche
Version Femina
- 9.9.2002
Génération colocation
Très largement répandue dans les pays
anglo-saxons, la formule fait fureur en France. Les adeptes? Les 25-35 ans. Leurs motivations?
Vivre au large et en tribu, pour pas trop cher, comme dans une série américaine ou un film à succès!
Anne la Normande et Caroline la Québecoise se sont rencontrés la 4 octobre 2001 au soir
au P'tit Garage, un bar parisien. Elles se sont cognées l'une à l'autre dans la foule alors qu'elle venaient à peine
de payer leur ticket d'entrée pour ce quatrième Jeudi de la Colocation, se sont excusées en souriant et ne se sont
plus quittées de la soirée. Trois semaines plus tard, les deux étudiantes, l'une en commerce et l'autre en architecture,
emménageaient ensemble dans un grand deux pièces du 18e arrondissement pour 343 euros chacune. Comme elles, de plus en
plus de jeunes adultes se laissent séduire par la location à plusieurs, à Paris et dans les grandes villes de province.
Et pour cause : plutôt que de se morfondre en solo dans une studette de 12 mètres carrés avec douche dans la cuisine et
wc à broyeur dans le placard, on préfère, pour le même prix, s'installer dans un endroit plus spacieux et plus confortable,
quitte à le partager avec d'autres.
On se rencontre aux Jeudis de la Colocation
En 1994, l'hebdomadaire de petites annonces De Particulier à particulier a été l'un des premiers à ouvrir ses pages à une rubrique
"partage". Face à l'explosion de la demande, de nouveaux venus se sont emparés du marché :
Kel-Koloc et Colocation.fr, nés en
1999 et 2000 et partenaires des fameux Jeudis de la Colocation, réunissent, chaque premier
jeudi du mois à Paris - et bientôt à Marseille, Lille, Lyon, Rennes, Strasbourg, Toulouse et Bordeaux - des centaines de
candidats qui viennent chercher celui ou ceux avec qui ils pourront s'entendre pour partager un toit. A eux deux, ces sites
phares regroupent des milliers d'annonces.
On se teste... sans trop s'engager
Combien sont-ils, ces adeptes de la colocation? Impossible de le savoir, car nombreux sont ceux qui établissent le bail au
nom d'un seul occupant. La Caisse d'allocations familiale de Paris, distributrice d'aides au logement, estime toutefois à
environ 18000 le nombre de ses allocataires vivant à plusieurs. Les professionnels de l'immobilier estiment que de 4% à 10%
des logements seraient occupés par des colocataires. Plus surprenant : tout montre que les étudiants ne sont pas les seuls
à se réjouir de la formule. "La moyenne d'âge de nos candidats est de 28 ans, précise
Frédéric de Bourguet, fondateur de Colocation.fr. Ce sont
des étudiants en fin de cycle, de jeunes salariés pour qui la colocation représente une étape avant l'installation en couple,
mais également de plus en plus souvent des femmes ou des hommes divorcés, avec ou sans enfants." L'intérêt financier n'est pas
leur unique motivation : en organisant ces nouvelles tribus, la génération colocation se veut représentative de l'air du
temps, à l'image de la fameuse série américaine Friends, dans laquelle six trentenaires partagent avec bonheur vaiselle
et salle de bains, et dont un million de cassettes vidéo se sont vendues en France depuis 1997. Anne (l'étudiante en commerce)
l'explique bien : "On aspire davantage à vivre en communauté aujourd'hui. C'est plus sympa en rentrant le soir d'avoir
quelqu'un à qui raconter sa journée. Quand j'étais dans mon studio, je n'en pouvais plus des tête-à-tête avec la télé. En
colocation, on est à la fois indépendant, puisqu'on ne forme pas un couple, et pas isolé."
Recherché : les colocs compatibles
Stéphane, 30 ans, avocat, en cohabitation avec un copain commercial et un autre informaticien, confirme : "Au début des mes
études, je vivais seul dans une studette minuscule, mais je m'en fichais. Je venais de commencer mon droit et je sortais
tous les soirs. Plus tard, en revanche, quand je potassais mes concours et, pire encore, quand j'ai commencé à travailler,
j'étais plus souvent chez moi, et j'ai souffert de la solitude." Aujourd'hui, Stéphane est rarement seul dans son quatre
pièces. Autour de lui, ses colocs bien sûr, mais aussi les amis des colocs, les amis des amis des colocs... "Parfois, c'est
un peu fatiguant, reconnaît-il. Je n'ai pas toujours envie de vivre en tribu. Mais ça me permet de rencontrer des gens que
je ne fréquenterais pas si je restais dans mon milieu." Ouverture d'esprit, apprentissage de la tolérance et du respect,
exercice du dialogue et de la négociation : "En vivant à plusieurs, on apprend à connaître ses propres règles de vie et à
les ajuster à celles des autres, tout en exprimant ce que l'on juge innaceptable, explique le psychologue Vincent Guilloux.
L'aventure colocative prépare habilement à la vie de couple." Sans doute. Mais encore faut-il que les colocataires soient un
minimum compatibles. Philippe, étudiant de 25 ans, sort d'une expérience de cohabitation mixte d'une semaine : "Je ne me
doutais vraiment pas que, avec cette fille, ce serait impossible. Nous nous sommes rencontrés à un
Jeudi de la Colocation, et on s'est tout de suite bien entendus. Le problème, c'est que,
après notre emménagement, elle m'attendait le soir pour dîner, voulait m'accompagner partout où j'allais et tout
connaître de mes sorties. Je n'avais plus de vie privée ! J'ai fini par prendre la suite."
Et après? On est mûr... pour la vie de couple
Isabelle et Sophie ont elles aussi "licencié" leur troisième "roommate", comme on dit dans le jargon des colocs : " Elle
passait son temps enfermée dans sa chambre, même pour diner. L'ambiance était atroce. On a discuté avec elle, et elle a fini
par avouer qu'elle n'était pas faite pour la vie en collectivité." Gaëlle, en revanche, ne retire que des bénéfices de son
expérience communautaire. Depuis quatre ans et demi, cette photographe de 34 ans partage un 120 mètres carrés parisien avec
son petit ami, Patrick, et un troisième occupant : "Quand Patrick et moi nous sommes connus, il habitait avec un copain, je
vivais seule. Après quelques mois, j'ai souhaité qu'on emménage ensemble. Mais c'était trop tôt pour lui, et il ne voulait
pas se séparer de son ami. J'ai donc proposé une colocation à trois, qui a tout de suite était acceptée. j'ai trouvé cet
appartement, avec un très grand salon commun ainsi qu'une buanderie, pour moins de 457 euros par personne. Au début, j'ai
eu beaucoup de mal. Les garçons ne faisaient quasiment rien dans la maison. Moi, entre deux colères, je rangeais et je
nettoyais tout. En fait, je n'osais pas aborder les problèmes, et je me posais des tonnes de questions du genre : que va-t-il
se passer si je dis ça? Que signifie la remarque qu'il m'a faite? ... Finalement, j'ai appris à dire ce que j'avais sur le
coeur, à fixer des règles. Pas de couvre-feu, ni de mesquineries d'argent : on fait les courses à tour de rôle, on
n'invite personne sans se prévenir et on divise toutes les factures par trois, téléphone, loyer, femme de ménage. Je range
et je nettoie plus que les garçons, mais ils font systématiquement la cuisine." Avec Patrick, Gaëlle envisage aujourd'hui de
faire un bébé. Le couple conservera l'appartement, et le troisième occupant, déjà prévenu, cherchera un autre logement.
Sans faire d'histoires. Car dans le petit monde des colocataires, beaucoup savent que les love stories finissent également
par triompher des loft storiess...
Avant de s'engager, on se met d'accord!
Et on prend ses précautions : on passe en revue toutes les questions matérielles.
Le bail : un pour tous, tous pour un!
Le contrat : apposez chacun votre griffe car celui qui n’apparaît pas sur le
document n’a aucun droit. De plus vous éviterez les tentations floues du genre sous-location, sources de
problèmes. Soyez aussi attentifs à la clause de solidarité : elle peut être exigée par le propriétaire. Dans ce
cas, vous serez responsables les uns des autres. En clair : si l’un est fauché, les autres devront payer sa part de loyer.
L’état des lieux : négligé, il peut être un nid à litiges. Rédigez-le avec soin et
ne lésinez pas sur les détails. Pensez à allumer : vous verrez mieux les éventuels défauts et vérifierez la bonne
marche des appareils électriques ! Là encore, chacun doit être présent et si d’aventure vous n’aviez pas vu l’énorme
trou dans le placard, prévenez immédiatement le bailleur par lettre recommandée avec avis de réception.
En cas de départ : potassez vos droits et vos obligations. Mésentente ou changement
de situation, sachez que vous pouvez donner congé à tout moment comme dans n’importe quelle location. Il suffit de
respecter le préavis de trois mois. Si vous pouvez justifier que votre départ est dû par exemple à une perte d’emploi
ou une mutation, il sera réduit à un seul mois.
Les factures : jouez la transparence!
L’assurance : jusqu'à deux colocataires il est possible de faire contrat
commun, au-delà souscrivez une assurance multirisque habitation individuelle.
La lumière : il n’y a pas de réglementation particulière pour l’électricité
quand on est en colocation. En revanche restez quand même soudés : le fait que chacun ait son nom sur le
contrat responsabilise !
Le téléphone : pour éviter les grincements de ligne, ayez un numéro perso
par occupant ou plus simple utilisez vos portables. Vous n’avez d’autre choix qu’une ligne commune ? Divisez
le prix de l’abonnement par le nombre de colocataires et demandez une facture détaillée. Vous éviterez les
discussions sur qui paie quoi !
Merci à Frédéric de Bourguet, Colocation.fr
Savoir-vivre, les dix commandements d'une colocation réussie
Pour que l'expérience "Friends" ne tourne pas au scénario catastrophe de "Petits meutres entre amis"...
1. Discutez longuement, et plusieurs fois, avec votre colocataire potentiel(le) avant de vous engager, sans pour autant
préparer un interrogatoire de police ou un casting de mode, même s'il est le sosie de Brad Pitt ou celui de Pénélope Cruz.
2. Evitez la cohabitation avec votre meileur ami. On est parfois plus exigeant avec ses proches ou moins disposé à établir
avec eux un règlement intérieur, forcément un peu rigide.
3. Vérifiez, avant de poser vos valises, que l'appartement se prête à la vie à plusieurs : une chambre par personne, une
salle de bain accessible à tous, un salon commun pour recevoir.
4. Etablissez une charte de la vie en collectivité : fixez, selon vos personnalités, l'existence ou non d'une cagnotte
commune pour les courses, l'organisation d'éventuels tours de ménage.
5. Ne rentrez pas dans la chambre d'un coloc sans signe d'avertissement.
6. Prévenez les autres occupants lorsque vous avez l'intention d'organiser un dîner, une fête.
7. Pensez à rincer la baignoire ou la douche, à nettoyer le salon après y avoir invité vos copains.
8. Ne piochez pas incognito dans les autres placards à vêtements ou dans les autres trousses de toilette.
9. Baissez, même dans votre chambre, le son de la radio ou de la télé quand tout le monde est couché.
10. N'incrustez pas votre petit(e) ami(e) : l'appartement n'est pas un hotel.
Emmanuelle Laurand